Charles

Introduction:

"Il était mort. Trente-six heures après, sur la demande de l'apothicaire, M. Canivet accourut. Il l'ouvrit et ne trouva rien."

Tels sont les derniers mots en forme d'épitaphe, que Flaubert réserve au ps de Charles.

Le vide semble le caractériser et pourtant il occupe une place décisive ds le roman.

En quoi Charles est-il un personnage complexe ? Médiocre à plus d'un titre, il occupe néanmoins et avec raison une place centrale dans le roman.

 

I-Nul, Ch l'est à un plus d'un titre

 A- médiocre intellectuellement

*"imbécile" comme le laisse suggérer la description de sa casquette, sa "conversation est plate comme un trottoir de rue" et il ne suscite que la déception, le mépris et la haine de sa femme: "elle l'exécrait."

 *Posé comme tel dès le premier chapitre du roman: en médecine comme au collège, élève besogneux mais dépassé: "Il n'y comprit rien; il avait beau écouter, il ne saisissait pas." (I,1)

 *il pourrait faire une honorable carrière d'officier de santé, mais il prouve son incompétence lors de l'opération du pied-bot: placé devant le docteur Canivet ds la position du mauvais élève. En réalité, c'est surtout Homais et Emma qui ont confiance en lui et l'ont projeté sur le devant de la scène.

 *il déçoit Emma sans s'en rendre compte:"  Un homme, au contraire, ne devait-il pas, tout connaître, exceller en des activités multiples, vous initier aux énergies de la passion, aux raffinements de la vie, à tous les mystères ? Mais il n'enseignait rien, celui-là, ne savait rien, ne souhaitait rien. Il la croyait heureuse."(I,7) 

 

B- médiocre dans sa relation aux autres

*une incompréhension qui dépasse le cadre scolaire et professionnel et qui s'applique à sa vie privée et aux êtres qui l'entourent.→ incapable de reconnaître ceux qui se moquent de lui ou lui veulent du mal, ou le trompent:

 *il assiste, sans rien réaliser, à l'amitié amoureuse qui unit sa femme à Léon: "Monsieur Bovary, peu jaloux, ne s'en étonnait pas."

*il pousse sa femme ds les bras de Rodolphe avec une formule au combien ironique de la part du narrateur: "La santé avant tout!". Il la confiera ensuite lui-même à Léon à la sortie de l'opéra de Rouen.

 *même lq'il découvre la lettre de rupture de Rodolphe, il ne veut pas y croire: son "ton respectueux […] l'illusionn[e]" et il tourne vite la page. Puis qd se confirme son cocuage, il se néglige totalement et "pleur[e] tout haut en marchant."

 *il ne comprend pas avant tout Emma qui reste une conscience opaque pour lui et ses réactions dvt elle apparaissent tjrs décalées, comme lq'il lui demande de l'embrasser alors qu'elle remâche sa haine et son mépris après l'opération du pied-bot.

 →Ch est le jouet de tous (d'Emma, de ses amants, de Homais) et affiche jusqu'au bout la plus grande passivité; sa mère lui trouve ainsi une épouse et une clientèle à Tostes.

 

C- il se contente des petits plaisirs de la vie

petits plaisirs évoqués dans le premier discours indirect libre à son sujet qd il est étudiant en médecine, alors qu'il a été traité en pantin lors de l'incipit du roman, par un narrateur très sarcastique et distant: →"Dans les beaux soirs d'été, à l'heure où les rues tièdes sont vides, […] il ouvrait sa fenêtre et s'accoudait. […] Qu'il devait faire bon là-bas ! Quelle fraîcheur sous la hêtrée !"I,1

petits plaisirs auprès d'Emma et qui lui suffisent, contrairement à elle: " Il était donc heureux et sans souci de rien au monde. Un repas en tête-à-tête, une promenade le soir sur la grande route, un geste de sa main sur ses bandeaux, la vue de son chapeau de paille accroché à l'espagnolette d'une fenêtre, et bien d'autres choses encore où Charles n'avait jamais soupçonné de plaisir, composaient maintenant la continuité de son bonheur."

→les repas et la digestion occupent ds sa vie une place prépondérante comme peut l'annoncer son patronyme "Bovary" proche phonétiquement du mot "bovin" ou encore la formule de Flaubert :"Il connaissait l'existence humaine tout du long, et il s'y attablait sur les deux coudes avec sérénité." (II,3) → il aime manger tranquillement et digère tout, dans tous les sens du terme. Le jugement final de Rodolphe résume bien cette impression dominante:"[il] le trouva bien débonnaire pour un homme dans sa situation, comique même, et un peu vil."

II- comment expliquer alors qu'il occupe une place centrale dans le roman?

A- c'est à travers lui que nous percevons Emma au début du roman, avant que celle-ci soit projetée sur l'avant-scène: il participe au jeu de points de vue où Flaubert est passé maître. Conscience opaque pour le lecteur durant l'incipit, il montre indirectement comment sera ensuite traitée Emma: d'abord aussi conscience opaque, perçue à travers le regard émerveillé de Charles.

Mais cette approche de l'héroïne à travers le regard de Charles en dit long sur elle: de même que Canivet ne trouve rien quand il ouvre Charles à sa mort, de même la vie d'Emma se résume à ce rien, "un livre sur rien"! La biographie d'Emma s'insère avec raison dans celle de Charles. Même médiocrité, les rêves et les illusions en moins pour Charles…

B- cependant, malgré cette médiocrité, Charles est "ce cœur simple" qui est le seul à avoir vraiment aimé Emma. Sa réaction lors de la mort de celle-ci en témoigne comme son attitude durant les années qui suivent.

Il devient, après la mort d'Emma, celui qu'elle a désiré: il imagine des funérailles grandioses: "Je veux […] trois cercueils, un de chêne, un d'acajou, un de plomb." Il la veut "dans sa robe de noces, avec des souliers blancs, une couronne". →Finie la passivité, il manifeste une volonté ferme: "Je le veux. Faites-le."

Et après l'enterrement, il s'identifie à elle, s'achète "des bottes vernies", prend l'usage "des cravates blanches", se ruine en toilette. S'il va voir la mère Lefrançois, c'est pour "parler d'elle" (III,6). Il admire de manière déplacée Rodolphe, l'homme qu'elle a aimé: "il aurait voulu être cet homme", tandis que Rodolphe continue de "parler culture, bestiaux, engrais": quel est le plus bovin des deux, alors que Rodolphe est face à celui qu'il a trompé?

Les jours qui précèdent sa mort, il est décrit tel qu'Emma aurait voulu mourir: "Charles suffoquait comme un adolescent sous les vagues effluves amoureuses qui gonflaient son cœur chagrin." Le "ciel bleu" sert de cadre, bleu comme de nombreux objets ou atmosphères qui ont accompagné Emma. Nulle ironie du narrateur dans l'évocation du départ de Charles: une belle mort, romantique, dans un transport amoureux et quasi mystique. Il "tenait dans ses mains une longue mèche de cheveux noirs."

Par leur calme, leur sobriété, les phrases de Flaubert contrastent volontiers avec l'interminable agonie d'Emma: "elle le poussa doucement. Il tomba par terre. Il était mort." Tandis qu'Emma a un "rire atroce, frénétique, désespéré". Sa "belle mort" le fait enfin exister, il meurt d'amour, tandis que pour Emma: "Elle n'existait plus."

À travers lui, on perçoit l'ambivalence de Flaubert à l'égard de ses personnages: "Je ne veux avoir ni amour, ni haine, ni pitié, ni colère. Quant à la sympathie, c'est différent: jamais on n'en a assez. […] Notre cœur ne doit être bon qu'à sentir celui des autres."

Conclusion:

Charles Bovary est un personnage complexe à l'image des relations complexes que Flaubert entretient avec ses personnages. Ainsi écrit-il à Louise Colet en 1852 "Si la Bovary vaut quelque chose, ce livre ne manquera pas de cœur. L'ironie pourtant me semble dominer la vie." Charles, objet à la fois des sarcasmes de son créateur et de sa tendresse, aussi aveugle avec sa femme que prisme à travers lequel on la perçoit!

 

 

 

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×