Le narrateur dans Madame Bovary

De nombreux passages de Forme et signification de Jean Rousset issus du site : http://www.litte-ratures.fr/forme-et-signification-jean-rousset/#bovary ont permis de réaliser cet essai.

 Introduction:

"On s’étonne de l’ordonnance générale du livre qui exclut l’héroïne de l’ouverture et de l’épilogue ", remarque Jean Rousset dans son livre Forme et signification ,"cet étonnement nous mène droit au  problème du point de vue, des points de vue adoptés par Flaubert". Le narrateur se manifeste en effet de manière originale dans Madame Bovary. Comment précisément? Nous verrons tout d’abord que pour introduire le récit et nous faire découvrir Emma, le narrateur use de Charles Bovary. Nous étudierons ensuite sa façon de moduler les points de vue.

I- Un personnage introducteur :  Charles Bovary.

A- un incipit et un excipit où règne le point de vue d'un narrateur qui ne veut rien savoir des motivations secrètes des figures qu’il traite en pantins.

→Personnages objets, consciences opaques, que sont Charles Bovary et Homais, assurent au roman une entrée et une sortie où règne souverainement le point de vue de qui se met en lisière du spectacle, le considère de haut et à distance, et ne veut rien savoir des motivations secrètes des figures qu’il traite en pantins.

→Flaubert a placé au tout début et à la toute fin le maximum d’ironie et de sarcasme triste parce que c’est là qu’il regarde du regard le plus étranger.

→Le roman s’ordonne ainsi en un mouvement qui va de l’extérieur à l’intérieur, de la surface au cœur, de l’indifférence à la complicité, puis revient de l’intérieur à la périphérie.

→chez Flaubert, le premier regard sur le monde est porté de loin, et n'en retient d'abord que le dehors, la croûte, le mécanique, le "grotesque". Mais il ne tarde pas à s'insinuer sous l'écorce.

B- Ensuite, le narrateur, et à sa suite le lecteur, se rapprochent du pantin Bovary, qui devient homme.

→"Dans les beaux soirs d'été, à l'heure où les rues tièdes sont vides, […] il ouvrait sa fenêtre et s'accoudait. La rivière[…] coulait en bas, sous lui […]. En face, au-delà des toits, le grand ciel pur s'étendait, avec le soleil rouge se couchant. Qu'il devait faire bon là-bas ! Quelle fraîcheur sous la hêtrée !"I,1

Mais le narrateur reprend très vite ses distances.

→cpdt les brouillons donnent à cette place de Charles plusieurs pages de souvenirs et de rêves, presque tout en a été retranché ; c’était nous rendre le personnage décidément trop proche et trop intérieur.

Mais c’est dans le champ visuel de Charles que va surgir Emma :

Charles servira de réflecteur jusqu’au moment où l’héroïne, progressivement introduite et acceptée, passera à l’avant-scène et deviendra centre et sujet : mais elle doit commencer, comme l’a fait son futur époux, par la condition subalterne de personnage objet et connu du dehors, avec cette différence qu’elle surgit sous un regard non pas critique mais ébloui.

Au lieu du portrait à la manière de Balzac, ou avant lui de Marivaux, qui implique une vue globale et intemporelle et exprime le savoir non du personnage mais de l’auteur, →Flaubert fait, ou plutôt fait faire par les perceptions pointillistes de son personnage en émoi, un portrait fragmentaire et progressif.

Ce qui demeure indéniable, et visiblement intentionnel, c’est que, durant tout le préambule, Charles forme centre et projecteur, qu’on ne le quitte pas un instant et qu’Emma n’est vue qu’à travers lui, qu’on ne sait d’elle que ce qu’il en apprend, que les seuls mots qu’elle prononce sont ceux qu’elle lui dit et que nous n’avons pas la moindre idée de ce qu’elle pense ou sent réellement.

Charles ne saura jamais grand chose, Emma sera tjr pour lui cette inconnue indéchiffrable qu’elle va cesser d’être pour nous, il continuera d’ignorer ce qui se cache derrière ce voile opaque, lui qui n’a pas le pouvoir du romancier de s’immiscer en elle.

→ cette disposition permet au lecteur d’éprouver de l’intérieur la forme de connaissance que Charles a, et aura tjr, de sa femme : le souvenir que ce lecteur prévenu en gardera par la suite, une fois Emma promue au centre, contribuera à éclairer et à épaissir l’univers romanesque où il s’énonce.

Transition:

Le narrateur, que Jean Rousset assimile à l'auteur Flaubert, se manifeste ainsi durant le préambule à travers les yeux et la sensibilité de Charles. Dès le chapitre VI, Emma glisse au centre, et ne le quittera plus, si ce n’est pour de brèves interruptions.

 

II- L’art des modulations de points de vue.

A-     l’introduction graduelle, par paliers insensibles, du point de vue de l’héroïne, passage de Charles à Emma.

→Passage graduel d’un point de vue à l’autre par l’intermédiaire d’un motif, comme le jardin de Tostes, objet soumis à deux regards différent:

-Simple état des lieux, constat objectif des surfaces et des matériaux, tel qu’il peut émaner d’un tiers observateur : c’est le regard de Charles sur le jardin.

-Plus loin, le narrateur livre du même jardinet la vision affective qu’en a son héroïne désenchantée, sensible mnt à tout ce qui, dans les choses mêmes, trahit le dégoût, l’inertie, le délitement, le dépérissement.

▬►Art de la modulation des pts de vue, manifestation subtile du narrateur, où Flaubert est passé maître, et dont il fait un constant usage.

En effet, si Emma ne cesse d’occuper le foyer central du roman, le narrateur ne renonce pas cpdt à lui substituer, parfois, pour des brefs intermèdes, un autre perso dont il adopte un instant l’éclairage.

B- changement de point de vue sans "couper le courant", sans rupture

→Lorsque Fl abandonne momentanément le pt de vue d’Emma pour prendre celui de Charles ou de Rodolphe, il s’arrange à le faire sans couper le courant, par un système de liaisons en circuit fermé.

Exemple: *c’est par le regard de Charles sur sa femme enceinte que Fl, bouclant le circuit, revient à Emma et achève heureusement sa ronde des pts de vue.

*lorsque Rodolphe et Emma achèvent leur dernier dialogue nocturne, le lecteur est porté par le regard de celle-ci puis la quitte pour l’objet de ce regard, et accompagne dès lors Rodolphe, l’écoute penser, le voit écrire la lettre de rupture.

Effort général de Fl vers ce qu’il appelle le style : « La continuité constitue le style, comme la constance fait la vertu ». Ce qui fait à ses yeux la qualité d’une œuvre, ce ne sont pas les perles, mais le fil qui les tient ensemble ; c’est le mouvement uniforme, la coulée. C’est sur les joints que se concentre l’artiste, ces joints qui doivent être forts et souples, mais invisibles. Fl cimente avec un soin infini, et ne met pas moins de soin à enlever toute trace de ciment. Ce qui fascine Fl, c’est le bloc sans fissure, la masse immobile et compacte du mur, la « grande ligne unie ». Idéal de la « ligne droite ».

Transition:

Après avoir privilégié le point de vue de Charles, le narrateur se manifeste en "modulant les points de vue" pour reprendre la formule de Jean Rousset. Un lieu particulier comme la fenêtre favorise l'expression de ces points de vue.

III- Les fenêtres et la vue plongeante.

A- La fenêtre propose au technicien du découpage et de la mise en scène romanesque d’intéressantes ressources en prise de vue dont Fl ne manque pas de se servir pour varier les perspectives de la narration.

→La fenêtre est un poste privilégié pour les personnages flaubertiens à la fois immobiles et portés à la dérive, englués dans leur inertie et livrés au vagabondage de leur pensée.

→Emma Bovary, captive entre les murs de sa fosse, trouve devant sa fenêtre un essor «vers tous les horizons ».

→Fenêtres de l’ennui et de la rêverie.

→Fenêtres closes et rideaux tirés, réservés aux rares moments où Emma, coïncidant avec elle-même et avec le lieu de son existence, n’a plus besoin de se diffuser dans l’illimité de la rêverie, mais se ramasse sur elle-même, dans la phase initiale et heureuse de ses passions.

B- Avantages de la vue plongeante

→dans l'épisode des comices, elle sert d’abord à renforcer l’ironique éloignement avec lequel le narrateur traite le rassemblement agricole, et, par contre-coup, l’idylle qui s’y mêle en surimpression.

→elle traduit en outre le mouvement d’élévation qui caractérise l’entrée d’Emma dans la vie passionnelle

→ on le retrouve dans la phase suivante de l’intrigue: l’entrée dans la passion, lors de la promenade à cheval avec Rodolphe, se marque par une ascension au-dessus du niveau habituel de l’existence; il faut qu’Yonville diminue dans un éloignement que la perspective aérienne rend infini pour que s’y substitue l’espace imaginaire de l’amour, dépeint ici comme une eau qui s’évapore.

Quand, qqs pages plus loin, Emma rêve le même soir à cette vie nouvelle qui vient de s’ouvrir pour elle, c’est encore en des termes où s’associent la hauteur et l’illimité, en opposition à « l’existence ordinaire » rejetée « tout bas ».

C-alternance de phases actives et de stagnation, autre manifestation originale du narrateur

→la répartition de ces vues "de haut" dans le roman est significative et révèle un discours particulier du narrateur: elles sont inégalement distribuées, absentes des phases actives, où la passion se consomme, elle se multiplient dans les périodes de stagnation et d’attente.

→Aux envols périodiques d’Emma devant sa fenêtre succède tjr une retombée. Envol et chute, c’est le mouvement qui rythme l’œuvre comme la vie psychologiques de l’héroïne.

*Ainsi, au début du chapitre VI de la seconde partie, la fenêtre ouverte, et le tintement de l’angelus provoquent le vagabondage dans les souvenirs, et l’ascension, le suspens sans poids que traduisent des images de vol, de plume qui tournoie : « elle se sentit molle et tout abandonnée, comme un duvet d’oiseau qui tournoie dans la tempête… » puis revenue à l’église, « elle se laissa tomber dans un fauteuil ».

*Ce double mouvement commande d’autres pages essentielles, comme la phase centrale des Comices, où Emma remuée par une odeur de pommade et la vue « au loin » de la diligence, mêle en une sorte d’extase les amants et les époques, avant de retourner vers le bas: la foule sur la place, les phrases de l’orateur officiel.

Dans cette vie, chaque extase est suivie d’une petite mort : la mort ultime consonne harmonieusement avec celles qui l’ont précédée et préfigurée.

→Toutes ces rêveries d’Emma, ces plongées dans son intimité abondent très logiquement dans les phases d’inertie et d’ennui.

En revanche, quand l’action doit avancer, qu’il y a des faits nvx à produire, le narrateur retrouve ses droits souverains et son pt de vue panoramique, reprend ses distances, peut présenter de nouveau des vues extérieures sur son héroïne.

▬►l'importance prise dans le roman de Fl par le pt de vue du personnage et sa vision subjective aux dépend des faits enregistrés de l’extérieur a pour csq d’augmenter considérablement la part des mvts lents, tt en réduisant celle de narrateur témoin qui résigne une part variable de ses droits d’observateur impartial.

Conclusion:

Le narrateur dans Madame Bovary se manifeste résolument de manière particulière: lenteur et perspective du personnage, tels sont probablement les caractères les plus neufs et la profonde originalité de Fl, romancier de la vision intérieure et de l’immobilité. « Je suis convaincu d’ailleurs, affirme-t-il, que tout est affaire de style, ou plutôt de tournure, d’aspect.» Il fera effort pour équilibrer au moins l’action et l’inaction, l’événement et le rêve, mais il n’y parviendra jamais tout à fait, et c’est tant mieux:  la pente de son talent et la nature de sa rêveuse héroïne s’y opposaient. Il est dans le génie flaubertien de préférer à l’événement son reflet dans la conscience, à la passion le rêve de la passion, de substituer à l’action l’absence d’action et à toute présence un vide.

 

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