séance 5 L'esthétique des collages

Introduction:

"L'image est une création pure de l'esprit… Plus les rapports des deux réalités rapprochées sont lointains et justes, plus l'image sera forte, plus elle aura de puissance émotive et de réalité poétique." Reverdy définit ainsi en 1927 dans le Gant de crin les caractéristiques de l'analogie pratiquée entre autres par les surréalistes.

Cette définition fondatrice pour ce groupe n'est pas sans rappeler une autre pratique dont il est familier: les collages, eux aussi générateurs de surprise et de poésie. A propos des collages de Max Ernst, André Breton parle ainsi de « la faculté merveilleuse, sans sortir du champ de notre expérience, d’atteindre deux réalités distantes et de leur rapprochement tirer une étincelle » : en quoi le recueil Les mains libres de Man Ray et Paul Éluard peut-il donc s’apparenter à cette esthétique du collage, quels effets produit-elle?

 

I- "J'assemble tous les paysages", une formule qui résume l'exercice pratiqué par MR co PE: en quoi consistent donc ces collages ds le recueil?

 A- La métaphore est au cœur de ces collages: elle assemble, fusionne des réalités et elle est d'autant plus "forte" et elle a d'autant plus de "puissance émotive et de réalité poétique" que ces réalités ont des "rapports lointains et justes":

 "Encore une chute de clarté/Et les pierres seront soleil." Les Tours du silence p39

L'écriture automatique favorise sans doute cette pratique du collage et le rapprochement inattendu d'éléments.

B- Collage et accumulation:

dans les poèmes, pratique de la parataxe (mode de construction par juxtaposition de phrases ou de mots sans mot de liaison) :→ p22 "C'est elle": "C'est elle sur ce sein mendiant / C'est elle dans la neige là" ou « Purifier raréfier stériliser détruire… » ds « L’angoisse et l’inquiétude » .

→Collages fondés sur la reprise de mots, sur l'anaphore: prépositions comme "malgré" ds "L'Evidence": "Malgré les mains malgré les branches…" ou groupes nominaux comme  dans "Des nuages dans les mains": "Loin des feuilles naissantes / Loin des larmes salubres"

dans les dessins, accumulations d'objets hétéroclites: "Objets" (p. 28) où l'on voit,aussi bien une partie de téléphone, une statuette, une coiffe bretonne, un escalier, une tour, une forme en volume d'aspect indéterminé, une main, une silhouette étrange, et ce qui pourrait être un capuchon de stylo.

 C. Un élément inattendu intégré dans un ensemble cohérent

- Une femme nue dans un environnement inattendu et disproportionné:

→dans "Pouvoir"(p. 67) où le corps minuscule de la femme est empoigné

par une main géante,

→dans "Les tours d'Éliane"(p. 110) où la femme géante coïncide en superposition avec l'entrée du château fort,

- Des mains coupées

→dans "L'angoisse et l'inquiétude"(p. 35), "Main et fruits"(p. 55), "Burlesque" (p. 51).

 - Des jeux sur les disproportions:

→dans "L'arbre-rose"(p. 44), "Fil et aiguille"(p. 12), "Le tournant"(p. 60).

 - Des éléments coupés: le corps sans tête de "Narcisse"(p. 36).

 

- Un élément lexical apposé dans un poème sans cohérence immédiate, comme dans la fin de "L'aventure"(p. 33) : "Que fleurisse tonœil/Lumière."

 D- Une "glace cassée" mais aussi reliée

Collages à l'image de la glace cassée même si dans ce poème, le verbe fait le lien:"l'horizon vertical / Verse le ciel dans ta main maladroite."

 

→Le travail du poète semble bien en effet de lier ces réalités différentes.

*On retrouve ainsi le thème de la couture dans "Fil et aiguille" (p. 13) ou dans "La couture" (p. 116), où le découpage aux ciseaux d'une silhouette de femme nous fait penser directement à la technique du collage.

*Et dans les vers d'Éluard, on peut constater que les images littéraires surprenantes sont souvent reliées entre elles par leurs connotations; ainsi les images agréables se succèdent dans « Plante-aux-oiseaux » (p. 79), td que l'allitération en « t » de la fin joue également ce rôle de liant: « tient tête à la terre ».

*pareillement, dans le texte de « La peur» (p. 104), les images sont liées par leur connotation désagréable, un rythme rapide et une allitération en « b » :

« Pont brûlé/Bras faible /Bâton brisé ».

 

▬►De même,  les éléments des dessins pourtant hétéroclites sont souvent intriqués: comme dans "Belle main" (p. 68), dans "Pouvoir"(p. 67) ou dans "Le tournant" (p. 60), où à chaque fois la main étrangement proportionnée est vraiment intégrée au reste.

 

II- les effets produits par ces rapprochements inattendus

A. Des émotions

- Une certaine violence: dans « Rêve» (p. 81), la projection de la locomotive à vapeur dans le ciel du paysage urbain crée une sorte de commotion esthétique, à laquelle répondent les images de destruction contenues dans le poème d'Éluard : "ponts tordus", "signaux crevés"...

 

- Et au contraire l'impression douce d'être dans un rêve, comme dans « La plage» (p. 85) où l'on voit une femme nue allongée à l'horizon qui inspire à Éluard des vers délicats: « une nudité tendre ».

 

-Le mouvement dans « Au Bal Tabarin » (p. 112), où la juxtaposition des silhouettes crée une impression dynamique, comme les vers d'Éluard qui jouent sur les images inattendues: "La source jaillit de la mer / La lumière du rideau noir/ Et toi d'un rythme sans fin ».

 

B- Des collages qui fonctionnent comme des symboles

- La femme, la roue et la balle d'"Histoire de la science" (p. 82) forment le symbole de la science, et Éluard ajoute dans le texte correspondant des allusions souterraines au mythe de Prométhée, avec le thème du feu.

  - La toile d'araignée dans les mains de "L'attente"(p. 93) figure l'absence d'un être aimé.

 - "L'arbre-rose" (p. 44) est l'emblème d'une nature paisible et généreuse.

 - La tête coupée de "Narcisse"(p. 36) semble montrer qu'à trop chercher à se contempler soi-même, on en perd son identité.

 

C. L'étrangeté des énigmes à résoudre

La surprise issue de la juxtaposition des images extraites de contextes différents donne lieu à un sentiment d'étrangeté, voire d'absurde.

Cette stupéfaction crée l'émotion poétique; c'est une énigme à résoudre, un mystère et presque au sens religieux du terme: non pas quelque chose d'insoluble mais qu'on n'aurait jamais fini de résoudre.

→Ainsi, certaines comparaisonsou métaphores vont sembler obscures, comme « Le fleuve descend commeun œuf» (p. 88), ou peu logiques: « aux échos décorés/ De toile d'araignées» dans « Le château d'If» (p. 96).

→De même, comment interpréter laforme géométrique pyramidale à moitié traversée par une main géantecoupée dans « L'espion » (p. 90) ? Est-ce une sorte de remise en cause dela perception du réel?

 

▬►Il est bien difficile de donner une interprétation très nette et définitive à ces images, picturales ou littéraires, qui créent par leur aspect composite un certain hermétisme, fait pour intriguer et heurter les repères de notre raison.

 

D- L'isolement des objets textuels et dessinés:

Esthétique du collage ds la disposition des vers sur la page: la strophe figure au centre dans le poème Narcisse p37dissociée du titre et leur lien n'est pas évident, requiert l'imagination du lecteur.

Ds « La Toile blanche », p14, le dernier vers est séparé par un blanc des deux précédents, complément du verbe "se méfier", mais l'assemblage déroute néanmoins:

 "La faim le froid la solitude

Qui se méfie des asiles

 Du blé fiévreux des morts."

 Même isolement des objets dessinés ds le dessin de MR associé à ce poème: un gant et un entonnoir séparés par du blanc d'un tissu froissé qui semble contenir une feuille.

 Conclusion:

Ces rapprochements inattendus pratiqués par MR et Éluard et que Breton nous invite à assimiler à des collages sont comme des "étoiles mortes", des images fulgurantes dont la lumière ne nous parvient que maintenant.

Mais actualisés sur la rétine du lecteur, ils lui permettent de faire le tour de l'objet ou de la personne, de la femme souvent; des collages au cœur de l'ekphrasis qui construit, fait voir l'objet tout en le décrivant de mn détaillée:" Elle est noyau figue pensée/ Elle est le plein soleil…" Certes déroutants, ces collages, car ils associent des éléments aux rapports "lointains", mais "justes" aussi pour reprendre les mots de Reverdy.

 

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