séance 6 bovarysme

Jules de Gaultier définit le « bovarysme » comme le « pouvoir départi à l’homme de se concevoir autre qu’il n’est ». Comment le « bovarysme » se manifeste-t-il dans le roman de Flaubert ?

Introduction:

Flaubert a été le premier à faire un nom commun à partir du patronyme Bovary, et il appela "bovarystes", les défenseurs du roman et de sa cause. Le mot de "bovarysme" devient une notion de référence à partir de 1892, à la parution du livre du philosophe Jules de Gaultier, Le Bovarysme, la psychologie dans l'œuvre de Flaubert. La définition qu'il en donne, "pouvoir départi à l'homme de se concevoir autre qu'il n'est" en fait une disposition universelle.

Comment le "bovarysme" se construit-il et se manifeste-t-il dans le roman de Flaubert? En quoi dépasse-t-il le personnage d'Emma?

I- Comment naît le bovarysme chez Emma?

A- ce que dit Flaubert du bovarysme

Si Flaubert n’a pas fabriqué le mot, il est à l'origine de son sens: une maladie de l'imagination liée à une époque, l'âge romantique, et à un milieu social modeste en quête d'élévation. Il diagnostique ds son roman les désastres opérés par un esprit aliéné à l'univers de certaines lectures et aux insatisfactions qu'elles génèrent, associées à un quotidien banal, voire trivial.

B- une intoxication par les lectures et une invasion du rêve dans la vie d'Emma

Il y a un préalable aux désenchantements et au malheur d'Emma: ses années au couvent, années d'intoxication mentale ds "les méandres lamartiniens" (I,6), un donquichottisme féminisé et altéré. Elle s'enracine alors ds les attentes de la "passion merveilleuse" (I,6), bercée par les keepsakes du dortoir et les clichés du romantisme. Elle rêve d'une "lune de miel" (I,7), un univers de pacotille, niais et irréel.

→ facteur de désillusion par rapport à une vie de couple sans prince, sans château, sans passion.

Emma rêve ainsi beaucoup, ses rêves prennent souvent forme au discours indirect libre: on les distingue difficilement du récit de la vie réelle. Elle pense ainsi que les ps des romans peuvent exister ds la réalité.

→l'image qu'elle se fait de "l'homme" est ainsi très éloignée de Charles qui "ne savait ni nager, ni faire des armes, ni tirer le pistolet, et il ne put, un jour, lui expliquer un terme d'équitation qu'elle avait rencontré dans un roman. Un homme, au contraire, ne devait-il pas tout connaître, exceller en des activités multiples, vous initier aux énergies de la passion, aux raffinements de la vie, à tous les mystères?" (I, 7).

→de même, elle s'imagine que les amants peuvent fuir, que les hommes peuvent enlever leur maîtresse, comme dans les romans: elle souffrira donc terriblement de la lâcheté de Rodolphe qui renoncera à cette fuite.

→cette désillusion conduit nécessairement chez Emma au suicide: plutôt n'être plus soi que n'être que soi. →pas de guérison possible chez elle: J. de Gaultier explique que lorsqu'elle reconnaît , à l'opéra de Rouen, "la petitesse des passions que l'art exagèr[e], (II,15), "c'est le signe que ce qui était en elle le principe de vie l'abandonne".

C- la perte du sens du réel

En essayant de s'approprier une vie identique à celle de ses lectures, Emma perd le sens du réel, dans un univers pourtant pesant et contraignant; elle ne désire que le luxe des univers romanesques et de la société découverte au bal de la Vaubyessard.

Ses lectures modifient même sa perception de la réalité.

→lorsqu'elle devient la maîtresse de Rodolphe, elle n'éprouve pas de culpabilité, ne se soucie pas de la morale bourgeoise car, pour elle, elle s'inscrit, enfin, ds une tradition romanesque, ce qui gomme un peu sa solitude: "Alors elle se rappela les héroïnes des livres qu'elle avait lus, et la légion lyrique de ces femmes adultères se mit à chanter dans sa mémoire avec des voix de sœurs qui la charmaient." (II,9)

→Elle trouve aussi en Léon une âme sœur car il idéalise cette illusion romantique: elle devient aux yeux de cet amant "l'amoureuse de tous les romans, l'héroïne de tous les drames, le vague elle de tous les volumes de vers" (III,5).

II- Les symptômes du bovarysme chez Emma

Flaubert donne aussi dans le roman une observation médicale du bovarysme.

A- une succession de crises dépressives et de périodes d'exaltation: des symptômes de mélancolie, d'inertie, d'étouffement puis de velléité, significatifs d'une pathologie dépressive.

→ nombreuses descriptions des malaises où Emma somatise déceptions, frustrations, angoisses:

*"pâleurs", "battements de cœur" sont les effets pathologiques de sa "misère", simple complexe d'infériorité sociale, après avoir dansé avec le vicomte au bal.

*"défaillances" et "crachements de sang" somatisent le vide créé par le départ de Léon (II,7)

*la fuite de Rodolphe provoque chez elle une crise nerveuse si grave qu'on l'entoure religieusement comme une agonisante (II,14), prélude à l'agonie finale…

B- élan mystique, autre révélation du bovarysme d'Emma

Lors de cette convalescence, elle se remodèle en dévote, dame patronnesse mère aimante. Mais ce jeu s'arrête ds l'ennui des lectures pieuses, qu'elle abandonne aussitôt après les avoir réclamées.

C- une Bovary complexe…

Le bovarysme chez Emma est lié à une convoitise du bonheur qui la plonge souvent dans un état dépressif. Mais cette convoitise la rend aussi énergique! Emma a une réelle aptitude à la vie. →en pleine faillite et à qq heures de son suicide, on la voit déployer une énergie qui surprend: elle est encore capable de "coquetter" avec Rodolphe, de piquer une colère noire devant son refus de lui prêter 3000 francs qui la sauveraient, de courir vers le capharnaüm du pharmacien pour trouver l'arsenic "dans un transport d'héroïsme qui la rendait presque joyeuse". (III,8)

III- Le bovarysme, un mal universel

Cependant, le bovarysme ne touche pas qu'Emma; Jules de Gaultier applique le terme à "l'homme" en général.

A- Homais, le pendant comique d'Emma

Dans le roman, Homais est lui aussi atteint de bovarysme:

*il est très influencé par ses lectures, même si elles ne sont pas romantiques! Lui, se fait le porte-parole des philosophes des Lumières et n'a comme Emma, aucun recul critique sur ses lectures.

→ la pensée des Lumières devient ds sa bouche un ramassis de lieux communs.

→son admiration aveugle pour les sommités le rend obséquieux à l'égard des docteurs Canivet et Larivière →comme Emma, face aux aristocrates du château de la Vaubyessard ou face aux héroïnes romanesques.

*Il est pharmacien mais se rêve médecin et donne des consultations ds sa boutique.

*Cpdt, c'est un personnage caricatural à côté d'Emma, et comme son pendant comique.

B- Le bovarysme de Flaubert

Flaubert a trouvé les germes du bovarysme en lui-même. Madame Bovary est une manière pour lui de réfréner ses élans romantiques, lui qui est aussi nourri de cette littérature.

De même, ds sa vie personnelle, il s'est longtemps heurté à la réalité toute paternelle: il se rêve écrivain, tandis que son père veut en faire un avocat; il préfère les voyages aux études et part pour de longs mois avec son ami Maxime du Camp en Orient.

Il est parfaitement conscient de cette insatisfaction permanente lq il écrit à Louise Colet: "C'est un homme sage, celui-là, et qui ne demande pas à la vie plus de joies qu'elle n'en porte et qui ne va [pas] chercher le parfum des orangers sous les pommiers à cidre" (2 septembre 1846).

Lui aussi souffre de l'ennui :"Je suis né ennuyé; c'est là la lèpre qui me ronge. […] A force
de volonté, j'ai fini par prendre l'habitude du travail; mais quand je l'ai interrompu, tout mon embêtement revient à fleur d'eau, comme une charogne boursouflée étalant son ventre vert et empestant l'air qu'on respire." (Lettre à Louise Colet, 2 décembre 1846).

Conclusion:

Ennui provincial et bourgeois et lectures romantiques conduisent Emma Bovary à se rêver autre, à confondre le monde réel et celui de la fiction; un mal qu'elle hérite de son créateur et qu'elle partage avec Homais, comme avec Léon.

La subtilité de ce mal est qu'il n'est naît ds un livre, à cause des livres, et que sa lecture est condamnée à sa parution par une frange de la population! Bovarysme, "maladie textuellement transmissible" selon Daniel Pennac qui en revendique le droit. Cette maladie permet aussi de s'interroger sur les liens qui unissent réel et imagination.

 

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